Fondatrice de la Maison Sans-Visage
Éléonore Manélys
Dans une maison de pierre blanche, entre deux collines d’oliviers, naît Éléonore Manélys, fille de deux sorciers, trois siècles avant notre ère. À deux ans, la fillette change déjà la cuillère de son bol en moineau et le chat de la cour en lièvre. Elle transforme même son bras en aile, rien que pour voir ses parents blêmir. Les voisins parlent d’un prodige. Elle trouve cela tout naturel.
À dix-huit ans, elle suit les leçons du Magistros Gorgias sous le portique de l’école. Un matin, le vieux maître trace une formule sur sa tablette de cire. Éléonore se lève avant qu’il ait fini sa phrase.
– Vous vous trompez, Magistros, déclare-t-elle d’une voix claire, pour que chacun l’entende. Regardez la troisième ligne.
Elle efface le signe fautif, le corrige d’un trait et lance un regard à ses camarades, le menton haut, dans l’attente des applaudissements. Personne ne bouge. Le visage de Gorgias a pris la couleur de la cendre.
– Tu aurais dû rester à ta place, petite, dit-il très bas.
Il lève la main. Un froid terrible court sur la peau d’Éléonore, le portique tournoie et le monde s’éteint.
Elle rouvre les yeux dans une plaine sans soleil, couverte de fleurs pâles : les Champs d’Asphodèle. Des ombres y errent en murmurant, incapables de se rappeler leur nom. Pendant dix-huit siècles, Éléonore compte les fleurs, récite ses formules et s’ennuie à mourir, ce qui est un comble pour une morte. Un jour, une silhouette encapuchonnée lui tend une fiole.
– Une intelligence comme la tienne ne mérite pas de croupir ici, souffle l’inconnu. Bois, et le monde des vivants te retrouvera.
Éléonore ne demande ni qui il est ni ce que contient le philtre. L’offre lui semble même parfaitement justifiée, et elle vide la fiole d’un trait.
Un tourbillon l’emporte puis la dépose sur la terre ferme, mais sans chair ni visage : elle n’est plus qu’une forme sombre, légère comme une fumée. Autour d’elle, les collines ont changé de contours, les villages d’allure, et les routes ne mènent plus où elle croyait. Pendant plusieurs jours, elle erre à la recherche de la maison de pierre blanche où elle a grandi. Enfin, au détour d’un sentier, elle la reconnaît, usée par les siècles mais toujours debout. Éléonore s’y glisse. Près du foyer, une femme file la laine. Elle lève les yeux, pâlit et s’affaisse doucement sur le sol, sans un cri. Elle ne se relèvera pas.
Affolée, la revenante décroche une cape sombre, s’en enveloppe et s’enfuit dans l’obscurité. Au-dessus des oliviers brille un point bleuté, solitaire, que nul ne saurait nommer.
De village en village, la silhouette voilée suit les chemins poussiéreux. Sur son passage, les chiens gémissent, les paysans chancellent, les enfants s’endorment sur le seuil des portes. La peur des autres finit par lui paraître flatteuse. Sur la place d’un marché, elle rejette sa cape d’un geste large et regarde les marchands reculer.
– Écartez-vous ! lance-t-elle. Une puissance pareille ne se croise pas deux fois.
Les Aurors, ces gardiens chargés de traquer les sorciers dangereux, ne tardent pas à la retrouver. Ils sont six, en manteaux gris. Refusant de fuir, Éléonore les affronte seule, certaine de les balayer. Quelques éclairs plus tard, des liens de lumière enserrent sa forme fumeuse et ses forces s’éteignent. C’est alors qu’un homme traverse leur cercle, un bâton à la main, et dénoue les liens d’un seul geste. Il l’entraîne dans une ruelle tandis que la confusion éclate derrière eux.
– Je m’appelle Hermas, dit-il, le souffle court.
– Je n’avais pas besoin de toi, siffle Éléonore.
– Évidemment, répond-il, amusé. Tu menais le combat à merveille.
Ils partent ensemble vers le nord, au rythme des saisons. Hermas partage son pain avec les mendiants, soigne les mules fourbues et salue chaque passant. Lui seul ne semble pas souffrir de la présence d’Éléonore.
– Pourquoi ne faiblis-tu pas ? lui demande-t-elle un soir, près du feu.
– Peut-être suis-je plus têtu que les autres, plaisante-t-il.
Auprès de lui, l’orgueil d’Éléonore s’effrite comme une vieille poterie. Il laisse place à une amertume sourde. Elle contemple ses mains sans chair, puis celles de son compagnon, et se tait : comment aimer quand chaque caresse volerait un peu de vie ? Dans ses rêves, une clarté pâle revient à présent chaque nuit, comme un appel lointain.
En France, les soirées fraîchissent et les forêts s’épaississent. Un matin, Hermas ne parvient plus à se lever sans s’appuyer sur son bâton. Ses joues se creusent et ses mains tremblent. Éléonore devine enfin d’où vient son mal. Dès l’aube, elle s’éloigne, mais il la rattrape sur un sentier gelé, titubant. Il est trop tard. Il l’attire contre lui, l’embrasse, puis lui souffle à l’oreille :
– Laisse-moi être arrogant, au moins une fois.
Des signes anciens s’embrasent autour d’eux. L’air vibre, et Hermas s’effondre dans l’herbe. Éléonore sent soudain le poids de ses membres, la dureté du sol sous ses genoux, les battements d’un cœur dans sa poitrine. Des larmes chaudes ruissellent sur ses joues. Elle saisit alors ce que ce sortilège a coûté à Hermas, et ce qu’il lui a offert : un corps. Au-dessus des branches, un halo bleuté pâlit avec le jour.
Elle veille son compagnon jusqu’au matin, puis le confie à la terre de ses mains neuves et tremblantes. Pendant des semaines, elle marche, portée par une magie qui bruit en elle. Chaque nuit, un éclat plus net que la veille trace sa route au-dessus des champs. Elle le suit sans savoir pourquoi, mais décidée à honorer celui qui s’est sacrifié.
Quand le printemps de 1560 s’installe, elle croise un charretier sur un chemin boueux. Il arrête son attelage et la dévisage un instant.
– Vous voilà bien loin des grandes routes, damoiselle, dit-il. Les toits que vous apercevez là-bas, ce sont ceux de Montcornet.
– Je vous remercie, répond-elle, et le mot franchit ses lèvres plus aisément qu’autrefois.
Le vieil orgueil rôde encore, tapi comme un chat, mais elle le laisse dormir. Au loin, sous le ciel qui s’assombrit, des toits d’ardoise fument au pied de collines sombres.
En 1560, guidée depuis plusieurs nuits par l’étrange lueur bleutée de la Nébuleuse des Limbes, Éléonore atteint les environs de Montcornet. À la tombée du jour, elle quitte le village et gravit l’une des collines boisées. Plus elle avance, plus elle ressent l’impression d’être attirée par une force invisible.
Soudain, la forêt s’ouvre sur une clairière baignée d’une pâle lumière bleue. En son centre se dresse un grand arbre mort, aux branches noueuses tendues vers le ciel. Une brume argentée s’élève alors autour de son tronc. Peu à peu apparaissent quatre silhouettes spectrales : un cryophœnix, un renard, une licorne et un loup.
Les créatures semblent d’abord jouer ensemble, se poursuivant paisiblement autour de l’arbre. Puis leur comportement change : elles se figent, se défient et se jettent soudain les unes contre les autres. L’affrontement devient violent, jusqu’à ce que leurs formes éclatent en une poussière spectrale scintillante. Les particules s’élèvent vers le ciel et semblent rejoindre la Nébuleuse des Limbes.
Le silence retombe. Lorsque Éléonore regarde à nouveau la clairière, elle aperçoit trois silhouettes immobiles à la lisière des bois. Trois inconnus, venus d’horizons différents, dont elle ressent immédiatement la puissance magique. Pendant quelques instants, les quatre sorciers restent face à face sous la lumière bleue de l’astre.
Ils l’ignorent encore… mais de cette rencontre naîtra le Cercle Magus.